Encres lues

Laura Lutard // Née tissée // août 2025 // éditions Bruno Doucey

La poétesse Laura Lutard pose ici un regard dur mais juste sur le racisme intrafamilial en rappelant d’emblée que ses parents sont aussi « la somme / de leur nature / de leur environnement / de mouvements politiques sociaux et artistiques ».

Et puisque « Remington est aussi une marque de machine à écrire », la poétesse plonge dans ses souvenirs et les passe au crible du clavier, pour les comprendre et les lier au white passing et aux mécanismes sociétaux où il est bien difficile de se départir de réflexes, de paroles et d’actes racistes, même chez les amis, même dans les milieux militants.

Et pourtant, le dialogue plutôt que le crachat à la gueule créera peut-être le changement espéré, une personne à la fois : « Peut-être qu’une graine / peut-être qu’une graine » écrit deux fois la poétesse.

Néanmoins, il y a urgence « devant les barbelés de Pologne les chiens pas si bergers en Belgique et en France les foyers d’accueil fleurissent / mais refusent d’accueillir les problèmes de l’Afrique » et moi j’ai lu ce magnifique recueil à la veille de l’entrée en vigueur de nouvelles mesures anti-immigration en Belgique et où nos dirigeants vont endetter toute une génération pour acheter des avions de chasse obsolètes pour aller bombarder je-ne-sais-que-trop-bien-où donc je vais me presser de replonger dans les mots de Laura, ne fut ce que pour quelques heures « l’équité en gorges de barbarie / bat le cœur et les trottoirs / communautés ralliement / la rouille sur toutes les tenailles // L’antidote par milliers ».

Parce que c’est intelligent, bien écrit, dur, vrai et donc essentiel, « Née tissée » — et ce titre est magnifique — doit rejoindre votre bibliothèque, dès sa sortie le 22 août aux Éditions Bruno Doucey.

David Giannoni // Alrededor // mai 2025 // éditions maelstrÖm reEvolution

David Giannoni signe avec Alrededor un texte puissant et initiatique, une forme hybride qu’il nomme poéconte, accompagnée d’un univers musical, signé Roberto Grilli.

Le livre suit un personnage anonyme — un chercheur d’or, un marcheur, un veilleur — dans une errance autant géographique qu’intérieure. Il s’est retiré dans la forêt, près d’une rivière, à la recherche d’un or réel ou symbolique. Cette quête est un prétexte au dépouillement, à la rencontre du vivant, à la réparation du lien entre l’humain, l’animal, les éléments et les ancêtres. Car plutôt que d’éventrer la rivière sur des kilomètres, l’homme se contente d’un périmètre limité. « Mais il l’avait décidé / Pour rien au monde il ne quitterait / Le lit de cette rivière / C’est ici / Il le savait / Qu’il trouverait ce qu’il cherchait ».

Le texte se déploie comme une litanie sensorielle, faite de visions, de rêves, de récits à hauteur de l’âme. Il y est question de filiation, de solitude choisie, de communion, d’adieux, de renaissance. La parole y est incantatoire, comme une prière adressée au vivant.

À certains égards, Alrededor m’a fait penser à Walden de Henry David Thoreau avec évidemment une intention poétique et une douceur résolument chamanique. L’écriture épurée agit ici comme une tentative de restauration du monde et de recherche de l’essentiel, du lien à la terre et aux cycles en opposition avec la dévastation coloniale et technologique.

On peut également établir un lien avec la figure d’Ulysse puisque Alrededor s’inscrit aussi dans la tradition du grand retour, du voyage initiatique, et de la quête de soi à travers la perte mais aussi dans le lien indéfectible avec la maison. « Il reviendrait // Au village / Auprès des êtres aimés / Cela était certain // Il reviendrait / Et alors / Il raconterait ».

Le personnage principal ne se rebelle pas frontalement. Il s’éloigne, il observe, il attend. Mais cet effacement apparent est une posture de résistance, celle qui refuse la brutalité d’un monde fondé sur la séparation et l’avidité.

Parmi les motifs forts du livre, trois figures émergent : Loup, double animal, totem et frère, dont la relation avec l’homme dépasse l’amitié pour atteindre une forme d’osmose. Le Rêve, moteur de transformation : dans Alrededor, les visions nocturnes ne sont pas des échappées, mais des actes fondateurs, révélant des vérités impossibles à dire autrement. La Fille, Claire du Matin, incarne quant à elle l’avenir, la transmission et la joie. Elle redonne au personnage principal sa capacité d’émerveillement et de jeu. À travers elle, le poète nous dit que, s’il doit l’être, le monde ne sera sauvé que par l’enfance, le chant et le jeu.

À travers une langue de phrases courtes, de répétitions et de souffles, Alrededor agit comme un texte de guérison. Il convoque la forêt, les rituels, la filiation, les compagnonnages. Il célèbre les cycles — naissance, départ, retour — et montre que même ce qui a été brisé peut être honoré, puis transformé. « La joie / Humaine ou animale / Pour dire / Que la vie est comme ce trou / Piège / Et occasion à la fois // Et vivre / Aimer / Et être libre ». Finalement, on va trop souvent chercher bien loin ce qui est en nous depuis fort longtemps.

Le livre se lit, se rêve, s’écoute aussi, puisque chaque chapitre est accompagné d’un univers sonore (disponible en ligne) mais posséder le livre vaut la joie, aussi.

Alrededor, peut-être le texte de David que je préfère, est un poème-mémoire, une fable panthéiste, un chant chuchoté à l’oreille du monde. C’est un livre à lire à voix haute, même dans un murmure, par et pour celles et ceux qui cherchent, autour d’eux et en eux, l’or véritable — celui du lien, de la simple présence complexe au monde, de la douceur.

Marine Riguet // On dirait une forêt & Fugue pour visage // 2022 & 2025 // éditions maelstrÖm reEvolution

J’ai délicatement marché dans le poème de Marine Riguet (et j’ai aimé, évidemment).

On dirait une forêt. Fugue pour visage. Deux titres comme deux seuils. Deux tremblements d’images où la langue se fait matière, dérive et ancrage. Deux gestes d’écriture qui s’élèvent dans le vent, l’éclat et la disparition — et qui disent l’errance, la ruine, l’exode, la mémoire charnelle des peuples et des terres.

Chez Marine Riguet, on ne raconte pas : on plante les mots. Ils poussent. Ils boivent. Ils saignent. Et parfois, ils hurlent très doucement.

Dans « On dirait une forêt » (maelstrÖm reEvolution, 2022), c’est la ville qui enfante une forêt, une mémoire qui déborde, un territoire qui tremble de ses disparus. L’espace urbain est animé par les formes végétales du deuil, du souvenir, du désir. Le poème est une marche, un chant de la terre, un mouvement de sève où chaque mot frictionne le réel.

La forêt n’est pas celle des contes, mais celle des corps migrants, celle des morts laissés à la mer, des enfants qui poussent sous les gravats, des femmes droites devant l’exil. Le cerf, figure pivot, pénètre les chairs, traverse les peaux, allume le ventre du poème. Il est l’épiphanie d’un monde ancien qu’on croyait perdu, il est la brûlure du vivant au cœur de la disparition « la forêt pousse en deux, en mille / elle marche dans tes jours en friche /et plante ses nuées d’oiseaux ».

On sort du livre avec des racines dans les jambes, de la sève sur les lèvres, et la certitude que les morts marchent avec nous.

Dans Fugue pour visage (maelstrÖm reEvolution, 2025), le second recueil de Marine Riguet, la parole est plus minérale, plus grave encore. Elle creuse. Elle fouille ce qui reste. C’est la ville cette fois qui s’effondre, ou plutôt qui persiste dans l’effondrement : une ville qui ne tient plus que par ses décombres, ses épaves, ses chiens, ses silences.

Ici, le poème est une fugue non pas dans le sens de la fuite, mais dans celui d’une forme musicale qui répète et varie, qui revient autrement « ma ville n’existe plus / se dit comme se désosse le présent ».

Il y a l’apparition d’un chien noir, figure psychopompe, gardienne du seuil, de la mémoire, du deuil. Il y a l’héritage de l’effondrement, les pas dans les pas, la lente remontée des gestes de vivre : pétrir, planter, garder. Tout est effrité et pourtant tout demeure. La langue travaille le reliquaire du monde. Elle cherche, elle hésite, elle recommence. Elle nomme sans nommer, comme si nommer était déjà trop dire. Et pourtant, quelque chose luit, toujours.

« on hérite de la disparition d’un visage / on hérite de l’haleine brutale de l’arbre en feu »

Ce qui unit ces deux œuvres, c’est moins un thème qu’une tension vers le lieu, vers le visage, vers ce qui tient encore quand tout tombe : les villes, les pères, les langues, les seuils.

La poétesse écrit à hauteur de disparition, mais ne s’y résout jamais. Il y a, dans ses vers, de la résistance fragile, une obstination à porter les morts sans cesser de parler aux vivants.

On pense à Paul Celan et Alejandra Pizarnik, mais en creusant toujours un sillon propre — une voix traversée par le politique, le mythe, l’organique, l’archaïque.

« nous marcherons le dos rond, le ventre lourd / comme la terre porte sa semence / nous serons pleins de nos royaumes »

À lire, relire et offrir si l’on cherche à réconcilier les ruines et la beauté. Ces recueils sont fragments, mais fragments d’un monde en recomposition. À lire lentement. À haute voix. À faire circuler. Et à garder à portée de cœur, au cas où la mer revienne.

Signalons aussi que l’on peut entendre et voir l’imaginaire de Marine en allant fureter sur sa chaîne YouTube et qu’un prochain recueil paraitra en septembre aux éditions Unes.