Le texte du mois – octobre 2021

Texte lu le 01 octobre 2021 à la Jam-Session du Festival de la Parole Poétique Sémaphore organisé par la Maison de la Poésie du Pays de Quimperlé. Avec des extraits de « Everybody Knows » de Leonard Cohen.

“Everybody knows that the dice are loaded
Everybody rolls with their fingers crossed
Everybody knows the war is over
Everybody knows the good guys lost
Everybody knows the fight was fixed
The poor stay poor, the rich get rich
That’s how it goes
Everybody knows”

je travaille pour moi – tout le monde le sait
je travaille sur moi – tout le monde le sait
je travaille avec joie – tout le monde le sait
je travaille sans rechigner
je travaille pour reproduire la vie le matériel l’histoire humaine
je travaille pour pouvoir poursuivre
je travaille mon allégeance intégrale à la division du travail
je travaille pour le décor dans le souci constant du détail
avancement épanouissement relations sociales

je travaille pour toucher du doigt mon métadésir
que je ne saurais voir
je travaille la tête bien pensante bien pleine bien faite
je travaille selon le cahier des charges comportementales
appris par cœur
je travaille à communiquer adéquatement
avec mes supérieurs
je travaille à communiquer adéquatement
avec mes collègues

je travaille à mettre des mots sur mes fins passionnelles
je travaille à analyser ce qui dépend de moi
pour améliorer sans cesse mes pratiques
je me fixe régulièrement de nouveaux objectifs
je travaille à être à la hauteur des challenges
je me remets sans cesse en question
je travaille à convertir les buts et pressions exogènes en motivation endogène
je travaille à rester connecté à mon imaginaire vocationnel

je travaille à incorporer un désir aligné
selon ma complexion
je crois
selon mon libre décret
je crois
selon mes propres affects joyeux
je crois

“Everybody knows that the boat is leaking
Everybody knows that the captain lied
Everybody got this broken feeling
Like their father or their dog just died
Everybody talking to their pockets
Everybody wants a box of chocolates
And a long-stem rose
Everybody knows”

je travaille à me réaliser – tout le monde le sait
je travaille à me colinéariser – tout le monde le sait
je travaille exclusivement dans mon introspection – tout le monde le sait
je travaille exclusivement à faire avec
je travaille selon mon propre consentement
je travaille à aimer ma situation

“And everybody knows that the Plague is coming
Everybody knows that it’s moving fast
Everybody knows that the naked man and woman
Are just a shining artifact of the past
Everybody knows the scene is dead
But there’s gonna be a meter on your bed
That will disclose
What everybody knows”

je travaille à m’accommoder individuellement pour m’intégrer collectivement dans un destin croisé productiviste bienveillant – tout le monde le sait
pour des lendemains qui chantent – tout le monde le sait
pour un avenir radieux – tout le monde le sait
en cherchant en moi la satisfaction
et je travaille à taire mes propres questionnements
et je travaille à ne jamais obtenir de réponses
et je travaille à oublier l’impensé des évidences
celles qui laisseraient à penser que je travaille pour un salaire

celles qui feraient croire que je travaille simplement pour de l’argent

que je travaille simplement pour du pèze que je travaille simplement pour du blé que je travaille simplement pour du fric que je travaille simplement pour des thunes que je travaille simplement pour de la caillasse ou pour des liards que je travaille simplement pour du biff ou pour du lait que je travaille simplement pour une poignée de dollars ou de sesterces que je travaille simplement à la pièce à l’heure par intérêt simplement pour du pognon de la brique de la ferraille de la plaque pour des ronds que je travaille simplement pour de l’oseille pour quelques radis

ne me dites pas que ma motivation c’est le papier-monnaie 

ça se dit pas
ça se saurait
ce serait l’effondrement

ce serait l’effondrement

“Everybody knows
Everybody knows, everybody knows
That’s how it goes
Everybody knows
Everybody knows”

tout le monde le sait, non ?
tout le monde le sait, pas vrai ?

© Lino Cannizzaro

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